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Baroque Baroque, la beauté des directions incertaines

  • 1 févr.
  • 5 min de lecture

Je suis allé à la rencontre de l’artiste derrière le projet instrumental Baroque Baroque : Jessy Thériault, originaire de Saint-Antonin et désormais établi à Montréal. Pour la petite histoire, Le Sonar lui avait décerné un prix lors de la finale locale de Cégep en spectacle, quelque part en 2019. À l’époque, Baroque Baroque présentait une exploration sonore encore incertaine, mais déjà résolument séduisante. Depuis 2020, le projet s’est étoffé de cinq albums, tous entièrement auto-produits.



Si je devais qualifier la musique de Baroque Baroque à chaud, sans en avoir parlé avec son créateur, je la rangerais assez spontanément dans la catégorie musique ambiante, exploratoire, celle qui fait voyager, celle qui accompagne très bien le travail ou la contemplation. On parle ici de musique instrumentale, majoritairement générée à l’aide de synthétiseurs, composée de couches qui se superposent pour créer des atmosphères tour à tour dramatiques, parfois épiques, parfois presque accablantes.

Mais lorsque je demande à Jessy comment, lui, définirait sa musique, la réponse est beaucoup plus nuancée :


« Je dirais que c’est un peu flou. J’ai ce syndrome de l’imposteur qui m’habite et qui m’empêche de voir où se situe ma place dans le paysage musical actuel, parmi les artistes émergents. Une journée sur deux, j’ai l’impression d’avoir un projet à part, différent. L’autre journée, je me demande où est ma place. »


Autodidacte, le musicien ne revendique ni virtuosité ni maîtrise théorique. Il compose à l’oreille, par couches successives, souvent au piano ou à l’aide d’un petit clavier sampler rudimentaire, à partir de ce qui le ferait vibrer, lui, musicalement. Il a appris sur le tas à travailler avec certaines gammes, à éviter les fausses notes, mais tout le reste naît d’un apprentissage en solo. Et quand on écoute ses dernières créations, on ne peut s’empêcher de rêver de sa facilité à générer ces sentiments de plénitude ou de mélancolie en nous. Les mélodies apparaissent par accumulation, parfois presque par accident. Ce qui pourrait être perçu comme une limite devient alors ici une méthode : superposer, écouter, transformer, parfois détruire, recommencer.


« Au départ le concept des compilations Mixtape c’était de faire un amalgame de tout ce que j’aimais : des vieilles pièces que j’avais, des sonorités spécifiques, des mélodies que je trouvais intéressantes, ... J’essayais de créer une trame qui se tient. Ces compilations étaient, par nature, exploratoires. C’était une solution temporaire, le temps de trouver le son de Baroque Baroque. Mais j’ai l’impression que c'est cette solution temporaire qui est devenue le son du projet. »


Au fil de notre échange, Jessy en est venu à qualifier sa musique de « bricolage » — non pas par modestie, mais parce que la composition est pour lui un assemblage patient de sons aimés, de textures empruntées, de sensations vécues ailleurs puis reformulées. Comme si chaque pièce tentait de recréer l’euphorie ressentie lors de la découverte d’une musique marquante.


L’intensité qui en résulte n’est pas toujours intentionnelle, mais elle s’impose. Et c’est précisément cette intensité qui nourrit ses doutes : est-ce trop ? est-ce maladroit ? est-ce « assez » pour exister aux côtés de projets plus établis ? Jessy m’a exposé cette dualité qui l’accompagne depuis les débuts de Baroque Baroque : comment préserver sa méthode et son originalité tout en rejoignant un public plus large ?



J’ai rencontré un jeune créateur qui souffre, comme beaucoup d'autre, d’un syndrome de l’imposteur qui change de forme, se déplace, devient parfois moteur autant que frein. Ce sentiment, qui ne semble pas vouloir disparaître malgré le chemin parcouru jusque là, est devenu constitutif du projet : présent, mais rarement paralysant, il le rassure, paradoxalement, dans sa démarche.


« Je crois que quand je ressens ce doute, c’est que je suis à la bonne place. Je pars souvent dans des directions que je crois mauvaises. Finalement, c’est l’ensemble de ces directions-là qui crée quelque chose de nouveau, d’original. »

Et peut-être que la sincérité du projet se situe précisément là : dans l’acceptation de l’essai, de l’erreur et des coups de cœur du moment. Avec Baroque Baroque, on peine parfois à définir la musique, mais on peut très bien décrire ce qu’elle propose : une expérience d’écoute qui transporte et qui s’accorde à merveille avec l’état émotionnel du moment.



Si le procédé demeure sensiblement le même, le résultat évolue au fil du temps, des inspirations et, sans doute, des retours reçus. Avec Mixtape 3, l’évolution est évidente. Les couches sont plus nombreuses, mais mieux équilibrées. Les textures dialoguent avec davantage de douceur, laissant respirer les fréquences, les silences, les moments plus mélodiques.


Un compromis s’installe entre des pièces très chargées émotionnellement, qui agissent comme de véritables raz-de-marée, et des compositions plus minimales, qui semblent nous prendre par la main. Cette approche n’est pas un renoncement à l’identité expérimentale du projet, mais plutôt une tentative d’élargir le terrain de jeu sans en trahir l’essence. Jessy semble avoir trouvé un équilibre entre musique d’écoute immersive et musique contextuelle.


Au moment d’écrire ces lignes, Jessy s’apprête à annoncer un premier spectacle pour Baroque Baroque, entouré d’autres musiciens. C’est sur scène que plusieurs de ces tensions trouvent un début de résolution. En concert, la musique n’est plus soumise aux mêmes critères : le public est là pour écouter. L’expérience devient physique, partagée. L’intensité qu’il redoutait se transforme alors en langage commun. Et rassembler des curieux semblent être son objectifs avec ses spectacles :


« En concert, les gens vont vivre une expérience, je pense, différente pour tout le monde, tout dépendant de leur vécu. Je vois ma musique comme un véhicule d'émotions qui ne sont pas pré-établies, qui dépendent des gens qui l'écoute à ce moment-là. Je pense que j'aime voir ma musique comme une sorte de nostalgie qui ressemble les gens. »

Jessy me confiera que c'est certainement terminé pour la série Mixtape, en tout cas pour le procédé qui lui était propre. Il recherche actuellement une nouvelle façon de faire naître le son de Baroque Baroque sans avoir encore trouver à quoi ressemblerait cette nouvelle étape. Maintenant qu'il travaille ses pièces avec d’autres musiciens sa posture est différente : les idées circulent, se confrontent, s’enrichissent. Le projet devient collectif sans perdre la direction artistique claire et exigeante de Jessy :


« Je commence à travailler ma musique avec d’autres personnes, donc ça peut aller dans toutes les directions, et j’aime ça. Mais je veux garder la direction artistique du projet. J’ai un contrôle assez précis sur tout ce qui l’entoure : les salles que je choisi pour les spectacles, l’identité visuelle du projet, un peu tout ça. »

Primeur : Baroque Baroque sera présenté en spectacle, accompagné de trois musicien·ne·s, à la Sala Rossa le 30 avril prochain.



 
 
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